Il y a cent ans, le génocide orchestré par le gouvernement Jeunes-Turcs coûtait la vie à 1,5 million d’Arméniens. La France est l’un des pays qui compte aujourd’hui la plus grande diaspora arménienne. Les églises arméniennes ont joué un rôle clé dans leur intégration.

050312-turk-ermeni-ilikileri-ve-buyuk-gucler-sempozyumu-devam-ediyor-1
Les Arméniens déportés dans les déserts de Mésopotamie.

Le 24 avril 1915 est une date qui restera à jamais gravée dans la mémoire des Arméniens. Cette nuit-là, l’intelligentsia arménienne - ecclésiastiques, médecins, éditeurs, journalistes, avocats, enseignants, homme politiques - est arrêtée puis déportée, avant d’être massacrée dans les mois qui suivent par le gouvernement Jeunes-Turcs, au pouvoir dans l’Empire ottoman. Ce jour marque le début d’un génocide qui coûtera la vie à environ 1,5 million d’Arméniens.

Hovhannès Boudjikanian, professeur de sciences, faisait partie de ces premières victimes. Son petit-fils, Ari Topouzkhanian, âgé aujourd’hui de 79 ans, raconte: «On a frappé à la porte et deux policiers ont fait irruption. Ma mère a aperçu par la fenêtre d’autres professeurs et d’éminentes personnalités être emmenés vers le commissariat. Les policiers ont mis la maison sens dessus dessous et ont emporté tous les écrits de mon grand-père, en disant qu’ils les rapporteraient après examen. Mais ni lui ni ses écrits ne sont revenus.»

Un siècle plus tard, ce souvenir est encore vif pour chaque Arménien. Même s’ils n’ont pas directement vécu le génocide, ils en sont les survivants, les porteurs du témoignage de l’atrocité vécue par leurs familles.

La foi, un précieux soutien
Ceux qui ont échappé au génocide se sont d’abord dirigés vers la Syrie. Avant de rejoindre le Liban, l’Irak, la Jordanie, la Grèce, Chypre, l’Egypte et enfin la France et les Etats-Unis. Ces deux derniers pays sont parmi ceux qui accueillent la plus grande diaspora: respectivement 500 000 et 1 400 000 réfugiés. Comment expliquer que la France ait été une si importante terre d’accueil pour les Arméniens? «A l’époque, la Syrie et le Liban étaient sous mandat français. Cela a facilité la venue des Arméniens», explique Gilbert Leonian, pasteur de l’Eglise évangélique arménienne de Marseille Beaumont. Au bord de la Méditerranée, Marseille est apparue comme le premier point d’accès des Arméniens à ce nouvel eldorado.

A leur arrivée, «ils ont construit leur Eglise avant leur maison», poursuit Gilbert Leonian. Traumatisés, c’est «dans leur foi chrétienne qu’ils ont trouvé les ressources morales et spirituelles pour redémarrer». Premièrement parce qu’ils ne parlaient pas le français, les Arméniens n’ont pas rejoint les Eglises existantes. Deuxièmement, «l’Eglise n’était pas seulement le refuge de la foi, mais de l’identité sociale, familiale et culturelle arménienne».

L’implantation d’Eglises arméniennes en France doit beaucoup au pasteur alsacien Paul Berron. Aumônier dans l’armée allemande à Alep, il assistait tous les jours à l’arrivée d’Arméniens mourants. En décembre 1922, il a créé l’Action chrétienne en Orient (ACO), toujours active, qui vise l’aide matérielle aux Arméniens dans le besoin. «D’Alep, Paul Berron emmenait des Arméniens avec lui à Marseille. Il y a ramené les premiers pasteurs arméniens» , commente Gilbert Leonian. Son Eglise est d’ailleurs la première communauté évangélique arménienne de France. Elle a fêté ses 90 ans l’année dernière.

L’Union des Eglises évangéliques arméniennes de France (UEEAF) a été créée peu après l’ouverture des premières Eglises à Marseille. Elle a rejoint la Fédération protestante de France en 2012. Pour Gilbert Leonian, même si les Eglises arméniennes gardent leur «arménité», avec notamment des cultes bilingues, elles sont «des lieux de rencontre et d’unité pour le protestantisme évangélique» . L’UEEAF, qui approche son siècle d’existence, confère «une présence et une visibilité».

Aujourd’hui, il existe une dizaine d’Eglises évangéliques arméniennes en France: cette branche rassemble environ 3% des chrétiens arméniens du pays. 90% appartiennent à l’Eglise apostolique arménienne, religion d’Etat adoptée en l’an 301 par l’Arménie. Les 7% restants se rassemblent au sein de l’Eglise catholique romaine arménienne.

5000 en Suisse
Les Suisses n’ont pas été en reste pour aider les Arméniens. En 1896 déjà, fidèle à la tradition humanitaire helvétique, un comité de soutien aux Arméniens a ouvert des hôpitaux-orphelinats à Sivas et Ourfa, pour les victimes de la première vague de massacres. Puis, après le génocide de 1915, la Suisse a recueilli plusieurs centaines de réfugiés arméniens dans des foyers dirigés par le pasteur Anthony Krafft-Bonnard. Aujourd’hui, environ 5000 Arméniens vivent en Suisse. La seule communauté est l’Eglise - traditionnelle - apostolique arménienne.

Ne jamais prononcer le mot «génocide»

«En famille, nous ne mentionnions jamais le génocide. Je ne pouvais même pas parler arménien», témoigne Simon. Et pour cause, né en Turquie, cet homme de 36 ans a grandi dans un pays qui s’est toujours refusé à reconnaître le génocide arménien. Aujourd’hui, prononcer ce mot est encore puni. Arden Selleyfan, membre du diocèse de l’Eglise apostolique arménienne de Suisse, explique pourquoi: «La République de Turquie, créée en 1923, est bâtie sur ce crime. Reconnaître le génocide impliquerait des réparations et remettrait en cause un siècle de mensonges inculqués à sa population.»

Car il n’est pas question de parler de cet épisode sombre dans les livres d’histoire en Turquie. «L’école nous enseignait que la déportation des Arméniens était liée à la guerre et consécutive à la collaboration dont ils s’étaient rendus coupables», écrit le journaliste turc Hasan Cemal dans 1915, le génocide arménien (éd. Les Prairies ordinaires).

Environ 60 000 Arméniens habitent actuellement en Turquie, majoritairement rassemblés à Istanbul. Ils y vivent plus ou moins tranquilles, mais  «doivent rester vigilants. Ils sont sous surveillance» , explique Gilbert Leonian. «La population arménienne se rend compte qu’elle est face à un mur vis-à-vis du gouvernement turc» . Le pasteur recommande toutefois de ne pas faire d’amalgame entre les Turcs d’aujourd’hui et ceux qui ont commis le génocide. «Ils sont innocents, car on leur a enseigné une version erronée de l’Histoire.»

Est-il possible de pardonner? Oui, assure Gilbert Leonian: «En tant que chrétiens, nous pardonnons à la population turque, qui n’y est pour rien. Nous n’alimentons ni haine, ni rancune, ni vengeance. Mais cela ne veut pas dire que nous ignorons ce qui s’est passé. Nous revendiquons la justice et que les héritiers du gouvernement reconnaissent cette faute.» La France a reconnu le génocide arménien le 29 janvier 2001. Seul bémol: la loi de pénalisation du négationnisme a été refusée en raison des pressions turques. En Suisse, le Conseil national a également reconnu le génocide en 2004, contre l’avis du Conseil fédéral, soucieux de ses relations avec la Turquie.

Néanmoins, certains signaux ne mentent pas. Depuis l’assassinat de Hrant Dink, journaliste turc d’origine arménienne en 2007, 30 000 intellectuels turcs ont reconnu le massacre. «En début d’année, un culte de demande de pardon et de réconciliation s’est déroulé en Turquie», mentionne Gilbert Leonian. Si le massacre avait un caractère religieux, il se peut que la réconciliation passe aussi par ce biais-là.

Le 23 avril 2014, le Premier ministre turc Recep Tayyip Erdogan avait adressé «les condoléances d’Ankara aux petits-fils des Arméniens tués en 1915». La récente reconnaissance du génocide par le pape François a toutefois suscité le rappel de l’ambassadeur turc au Vatican. Signe que la question reste source de tensions.


Les Arméniens, tués au nom de la guerre sainte

«Les soldats empoignaient un homme à la fois: “Renonces-tu à ton Dieu?”. Si l’homme répondait non, ils lui tiraient une balle dans la tête. Mais si le chrétien renonçait à sa foi, il était autorisé à rejoindre sa famille». Cet extrait du livre En colère contre Dieu, de Michele Novotni et Randy Petersen (éd. Farel), raconte l’histoire d’Hélène, âgée de douze ans lorsqu’elle a perdu presque toute sa famille en 1915.

L’histoire est-elle en train de se reproduire aujourd’hui, dans la même région que l’ancien Empire ottoman? Les attaques contre des lieux de culte et les massacres de chrétiens par l’Etat islamique ne pourraient-ils pas être assimilés à ce qui s’est passé en Arménie, même si l’on ne parle pas à ce jour de génocide ? «C’est au nom de la guerre sainte que les Arméniens ont été massacrés», confirme Gilbert Leonian. Certains ont réussi à s’en sortir en devenant musulmans. Mais cela n’était pas systématique, comme l’écrit l’historien Selim Deringil, enseignant à l’Université d’Istanbul: «Les Arméniens convertis à l’islam ont été eux aussi déportés, au motif qu’il s’agissait seulement de conversions d’opportunité.»

Pourtant, Ari Topouzkhanian nuance. Le but des Turcs consistait en une purification ethnique. Les Arméniens formaient en effet «un obstacle à l’unité territoriale entre l’Anatolie et les Etats turcophones d’Asie», alors que «l’Etat islamique veut la conversion des chrétiens à l’islam, mais pas nécessairement leur élimination physique. Ils parlent la même langue que les musulmans et ne forment pas une élite à abattre en tant que telle».

Il n’empêche: «Aujourd’hui, les chrétiens sont la cible des persécutions. Il faut que l’Occident chrétien en prenne conscience et se réveille», conclut Gilbert Leonian. Une évidence que le ministre français des Affaires étrangères Laurent Fabius a défendue. La protection des chrétiens d’Orient était à l’ordre du jour du Conseil de sécurité de l’ONU le 27 mars, présidé par la France. Le ministre a affirmé au quotidien La Croix: «Les chrétiens d’Orient sont en train d’être éradiqués. Compte tenu de l’extrême gravité de la situation, nous voulons poser un geste fort. La protection des chrétiens d’Orient est constitutive de l’histoire de France. J’entends que nous soyons fidèles à cette tradition. »

Joëlle Misson, avec la collaboration de Bob Héritier
Publié dans le Christianisme Aujourd’hui, mai 2015

Publicités