Autrefois réservé à l’élite, le cigare est aujourd’hui dans toutes les bouches.

Alexis Azaam, patron de La Couronne à Nyon. Photo: ©Joëlle Misson
Alexis Azaam, patron de La Couronne à Nyon. Photo: ©Joëlle Misson

Assis dans le profond fauteuil en cuir brun de sa boutique de cigares La Couronne, à Nyon, Alexis Aazam, l’air désinvolte et le cigare à la main, raconte: «Pour moi, le cigare c’est une attitude d’élégance, un état d’esprit, un comportement. C’est la recherche du moment parfait. Un plaisir purement épicurien.» Epicurien. Ce mot revient constamment au fil des discussions avec les amateurs de cigares. Marc Kuglin, président du Club Cigare de Genève, complète: «Le cigare, c’est le plaisir sans excès».

« Le cigare s’est démocratisé »
La preuve, «depuis une quinzaine d’années, le cigare s’est vraiment démocratisé», affirme Alexis Senn, patron de Tabac Besson, à Lausanne. La clientèle type n’existe plus vraiment: hommes, femmes, jeunes et moins jeunes, tous s’y adonnent.

Solidarité entre fumeurs de cigares
Réputée pour ses spécialistes du cigare et pour la qualité de ses ventes, la Suisse compte de nombreux clubs d’amateurs qui réunissent les aficionados. Dans un contexte où le tabac est diabolisé, ces associations témoignent d’une sorte de solidarité entre fumeurs de cigares, considère Marc Kuglin. Beaucoup d’entre eux déplorent la loi fédérale de 2010 sur la protection contre le tabagisme passif «qui met tout le monde dans le même panier».

Le seul moyen de fumer à l’intérieur est donc aujourd’hui de disposer d’un lieu privé. C’est le cas du Speakeasy Cigar Club à Genève, qui possède son propre bar, accessible aux membres. Dans les lieux publics, certains fumoirs, généralement très cosy, accueillent les amateurs. Les plus réputés? Le Habana Bar du Palace à Lausanne, l’InterContinental à Genève ou le restaurant Benoît Violier à Crissier (VD).

Les rencontres peuvent parfois prendre une plus grande ampleur, comme lors du Festival del Habano qui se déroule chaque année au mois de février à Cuba. En 2013, l’importateur officiel de havanes en Suisse, Intertabak, avait organisé le premier Habanos Day, à Zurich. L’expérience n’a pas été reconduite l’année dernière et rien n’indique encore qu’elle aura lieu cette année.

Importations en hausse
Côté ventes, les chiffres confirment pourtant un engouement: plus de 32 millions de cigares ont été importés en Suisse en 2013. C’est environ 14 millions de plus qu’en 2010. Selon les spécialistes interrogés, les marques cubaines restent les plus sollicitées: Partages, Cohiba, Romeo y Julieta, Upmann, Montecristo… L’idée selon laquelle un bon cigare est un «havane», un cigare cubain, est encore très répandue.

Pourtant, de plus en plus de marques d’autres provenances se distinguent. Ainsi, le Nicaragua, la République Dominicaine, le Honduras et le Brésil figurent parmi les plus grands importateurs de cigares faits main. La marque suisse Davidoff est également très demandée et sa réputation gage de qualité.

L’assouplissement de l’embargo américain: risque pour la qualité des cigares cubains ?
Ces concurrents, qui grandissent de façon exponentielle ne sont pas les seuls à titiller la suprématie cubaine. L’assouplissement annoncé de l’embargo des Etats-Unis pourrait-il remettre en question cette suprématie? Sachant que les Américains sont les premiers consommateurs mondiaux de cigare, « la qualité risque d’en pâtir si la production cubaine ne s’adapte pas efficacement », estime Alexis Senn. Et si la qualité baisse, les consommateurs risquent d’aller voir ailleurs. «Ce qui signifie un potentiel assèchement du marché cubain», ose Alexis Aazam. Par ailleurs, avec une plus grande demande, Marc Kuglin estime aussi que Cuba n’hésitera pas à augmenter les prix. «Au final, on aura peut-être des cigares plus chers mais de qualité moins bonne.»

Et le cigarillo?
Par contre, le cigarillo souffre du désintérêt de la majorité des amateurs du bâton de chaise. Si à priori, à cause de son nom et de son matériau, il s’apparente à un «petit cigare», en réalité il est souvent considéré comme plus semblable à une cigarette qu’à un cigare. La première raison à cela, explique Alexis Senn, c’est son mode de fabrication: à la machine et à la chaîne. Même s’il existe des marques de cigarillos roulés à la main comme les Petit Nobel ou quelques marques cubaines. La deuxième raison, c’est la façon de le fumer, plus proche de la manière dont on fume une cigarette. Plus compulsive, plus rapide, moins centrée sur la qualité gustative du produit. Et surtout: la fumée d’un cigare, elle, ne s’avale pas. Cigares et de cigarillos connaissent donc généralement une clientèle bien distincte.

Il n’empêche, le cigarillo a souvent meilleure presse que la cigarette en raison de ses composants naturels. C’est en partie vrai. Alexis Senn remarque: il faut que la mention 100% tabac figure sur l’emballage pour s’assurer que des cigarillos sont naturels. «Mais beaucoup proposent des arômes comme la vanille ou le chocolat. Dans ceux-ci, des agents chimiques sont ajoutés, et les capes sont souvent lyophilisées.»

Joëlle Misson

Paru dans Bilan du 18 mars 2015

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