Les menaces d’exclusion de transport envoyées par la CGN via les employeurs de ses usagers relance la question du traitement des «frontaliers du lac». Les voyageurs se plaignent d’un service inadapté à leurs besoins, et inadéquat en matière de sécurité, de confort et de fréquence horaires. Lausanne Cités s’est glissé sur le bateau de 7 heures en partance d’Evian. Reportage

_MG_9359A 6 heures 10, le bateau qui débarque à Ouchy en provenance d’Evian est déjà plein à craquer. Il fait encore nuit et, de l’autre côté de la rive, seules les lumières sont visibles. Lors de l’aller à Evian, en revanche, six personnes se partagent les 780 places disponibles du bateau «Leman» de la Compagnie Générale de Navigation (CGN). A cette heure-ci, c’est l’occasion d’admirer le lever du soleil depuis le lac. A l’intérieur, une affiche de promotion pour une couverture sociale attire l’attention : «Frontaliers, et si on faisait un bout de vie ensemble ?»

6h55: débarquement de l’autre côté du lac. Ici, la foule est si dense qu’il est bien difficile pour les six uniques passagers de se frayer un chemin vers la sortie. Au sein de cette masse, François* fait la file. Habitant de Thollon-les-Mémises, à une quinzaine de minutes en voiture du port d’Evian, il effectue ce trajet aller-retour quatre jours par semaine depuis deux ans. Avant, il venait de Thonon-les-bains, quand les Navibus effectuaient encore le voyage en 25 minutes (contre 50 actuellement) mais quand il était aussi fréquent de voir des passagers rester à quai par manque de place. «Le problème, c’est qu’il y a confusion entre tourisme et transports publics». Si le trajet Evian-Ouchy ne dure «que» 35 minutes, le bateau qui l’effectue n’en est pas moins également affecté aux loisirs. «Avec un bateau rapide, on fait le voyage en 20 minutes».

Même s’il est Suisse installé en France, son statut de frontalier donne à François l’impression de devoir se tenir à carreau. «Nous ne sommes pas pris en considération et nos revendications ne sont pas entendues.» Des revendications telles que l’augmentation des fréquences de bateaux, ou tout au moins leur adaptation en fonction des horaires de bureaux ou d’écoles de chaque côté du lac.

Un regard à l’extérieur annonce une journée magnifique. Mais tout n’est pas toujours aussi calme. «Par mauvais temps, nous ressentons une grande insécurité. Le bateau est toujours saturé et il n’y a aucune sortie de secours» (lire encadré) Mal climatisé en été, mal chauffé en hiver, le voyage quotidien à bord de la CGN semble parsemé d’embûches. «Parfois, des gens font des malaises. Heureusement, le bateau est rempli d’infirmières.»

En face, Dimitri* renchérit : «Un wi-fi qui fonctionne ne serait pas trop demander non plus.» Lui qui aime profiter de ses trajets pour travailler sur son ordinateur, il regrette de ne pas bénéficier d’une bonne qualité de service internet. «Pour le prix que nous payons, nous méritons un meilleur confort.»

Dix minutes avant le débarquement, les premiers voyageurs s’avancent déjà vers la sortie. «Le système de débarquement est tellement lent, avec le contrôle des billets à la sortie, que les gens se dépêchent pour attraper le métro». François retourne à terre et se dirige vers le M2. Quand il arrivera à hauteur de la gare, il y a des chances qu’il se fasse insulter au passage de «sale frontalier», parce que «les lignes sont saturées à cause de lui».


Pour un retour des services de remplacement
En cas de très mauvais temps, la CGN peut se voir contrainte, par mesures de sécurité, d’annuler des trajets. Le problème ? Aucune solution de remplacement n’est mise à la disposition des usagers. «Nous ne pouvons plus organiser de tels services [auparavant assurés par les TL, ndlr] en raison du nombre élevé de frontaliers», explique le service de presse de la CGN.
L’Association Les Pendulaires du Léman a cependant émis une autre proposition: passer un accord avec les CFF et les autocars Frossard (transports publics de Haute-Savoie) afin que le titre de transport CGN y soit valable en cas d’annulation. Actuellement, les frais de dérangement sont à la charge des voyageurs.

Une étude pour définir les besoins
Une étude franco-suisse est menée afin de définir les besoins des usagers et d’établir un modèle possible pour l’avenir. Elle devrait se terminer d’ici fin 2014 et permettra aux politiques des deux côtés du lac d’engager des solutions. «L’objectif est de disposer de solutions adaptées aux besoins, et durables: l’épisode des Navibus démontre qu’il est utile de prendre du recul avant de décider d’adopter un matériel», remarque la cheffe du Département des Infrastructures, Nuria Gorrite.


Problèmes de sécurité: l’OFT interpellé
Vice-président des Pendulaires du Léman, Olivier Simon note des problèmes persistants de sécurité à bord de la CGN, comme l’utilisation de chaises en plastique non fixées, avec des chemins de fuite trop étroits. Interpellé par l’association, l’Office Fédéral des Transports a brandi le manque de bases légales précises pour justifier le statu quo.


Fréquence: Horaires inchangés
Les frontaliers sont nombreux a avoir dû adapter leurs horaires avec leurs employeurs en fonction des fréquences de bateaux. L’horaire 2015, disponible dès le 10 novembre, sera «globalement identique à celui de 2014, avec quelques adaptations», nous indique le service de presse. Aucune traversée supplémentaire, ni de nouveaux bateaux rapides ne sont prévus.

Joëlle Misson

Paru dans le Lausanne Cités du 8 octobre 2014

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