CINEMA – Dès son jeune âge, le réalisateur Darren Aronofsky a eu un coup de coeur pour le personnage de Noé. Celui qui a également signé Requiem for a dream  concrétise avec Noé l’un de ses projets de longue date. Les étendues islandaises dans lesquelles le film a été tourné servent aussi bien la vision de la nouveauté du monde que le côté apocalyptique du récit. Mis à part quelques imperfections, Aronofsky présente un long-métrage qui se regarde facilement, et où les émotions s’invitent souvent. Le tout porté par des acteurs excellents.

Photo: Niko Tavernise © MMXIV Paramount Pictures Corporation and Regency Entertainment (USA), Inc. All Rights Reserved
Russell Crowe incarne un Noé têtu et strict, mû par une forte conscience de son devoir. Brillamment portée par Jennifer Connely, Naameh est une femme pleine de douceur mais aussi de fougue. La magie de la complémentarité opère à merveille. Photo: Niko Tavernise © MMXIV Paramount Pictures Corporation and Regency Entertainment (USA), Inc. All Rights Reserved

Un serpent, un fruit, un meurtre… Noé débute sur ces images visuellement éclatantes de la genèse de l’humanité. Puis, isolé dans un désert aride, Lémek, le père de Noé (Russell Crowe), raconte à son fils encore adolescent les récits ancestraux – «Et Matusalem engendra Lémek, puis vint Noé»…

Adulte, Noé est le mari de Naameh et père de trois fils, Sem, Cham et Japhet. La famille vit dans un lieu extrêmement rocailleux, à l’écart de toute autre vie humaine, trop perverse. Une nuit, Noé voit le Créateur – jamais le film ne fait mention de Dieu sous un autre nom que celui-ci – lui parler au travers d’un rêve. Pour confirmer son intuition, Noé rend visite à son grand-père Mathusalem (Anthony Hopkins), qui l’oriente. Jusqu’à ce que Noé comprenne: Dieu a prévu de détruire l’humanité, déchue et cruelle. Et Noé n’a pas la tâche facile : il a été choisi pour survivre au déluge afin que sa famille puisse repeupler le monde après l’inondation fatale, mais aussi pour sauver le règne animal. Pour cela, il devra construire une arche.

A l’aide des Veilleurs, anges déchus condamnés à l’enfermement dans la roche, la famille de Noé se met au travail. C’était sans compter les hommes qui entendent parler de la destruction de la Terre et d’un bateau capable de les sauver. Ils viennent alors en nombre pour tenter d’embarquer au moment du déluge, sous la direction du roi Tubal-Caïn (Ray Winstone).

Les paysages d’Islande
Tourné en Islande, l’adaptation visuelle du récit biblique de la Genèse signée Darren Aronofsky est grisâtre et terne durant une bonne partie du film – excepté les représentations du jardin d’Eden, une magnifique scène de reconstitution accélérée de la création du monde, et le paysage d’après-déluge.  Si «l’aspect intact et la vitalité de cette région» ont séduit le réalisateur, on a tout de même de la peine à imaginer une vie possible dans cet endroit désertique où la famille n’a aucun autre vis-à-vis que ses propres membres. Mais le réalisateur le dit lui-même: «nous ne voulions surtout pas avoir recours aux clichés des déserts de sable qu’on voit dans les vieux péplums. On souhaitait aller dans une direction nouvelle.» La grande variété des paysages islandais ont convaincu le réalisateur,  offrant ainsi au spectateur une originalité inattendue.

Des airs de science-fiction
Le choc de ce long-métrage est sans aucun doute l’adaptation des Veilleurs, ou Géants, des grandes créatures de pierre émergeant du sol rocailleux. Des premières années de l’humanité, on fait un bond dans un univers futuriste et fantastique. S’il est fait question de ces géants dans le texte précédant le Déluge, les interprétations théologiques divergent et le texte reste obscur même pour les spécialistes. C’est pourquoi Aronofsky a entièrement imaginé ces créatures, qui semblent plus sortir d’un récit de science-fiction que d’un livre saint. Même si l’on s’y habitue, ce détail fait un peu office de tache dans le paysage sobre et naturel de Noé.

Un projet de longue date
Pour Aronofsky, Noé était un projet de longue date mais «très difficile à concrétiser avant les années 90», explique-t-il dans une interview. Aujourd’hui, les techniques de tournage permettent «enfin de donner toute sa force à cette histoire, tout en étant fidèle à la puissance intacte du texte biblique». L’une des plus grandes difficultés résidait en effet dans la réalisation d’un long-métrage sur la seule base des quatre chapitres consacrés à Noé dans le livre de la Genèse. Puisque très peu d’informations sont dispensées et qu’aucun dialogue n’apparaît dans le texte, il était plus que légitime qu’Aronofsky en fasse sa propre interprétation pour créer l’univers de Noé. Malgré tout, lorsque le réalisateur décrit le film comme étant «parfaitement fidèle au texte», on ne peut que remarquer les quelques erreurs qui s’y sont immiscées. La première, une invention de Aronofsky, est l’adoption de Ila (Emma Watson) alors qu’elle était encore une enfant. Celle-ci deviendra la femme de Sem, alors que Cham et Japhet n’embarquent aucune petite amie pour pouvoir imaginer un jour perpétuer la vie. Or, le récit original de Noé indique que chacun des trois fils embarquent avec leur propre femme. Si l’on peut comprendre que rebondissement et péripéties seraient bien moins intéressantes sans la confrontation des personnages aux questions de l’amour et de la solitude face à la destruction imminente de la Terre, d’autres petites erreurs découlent de cette décision d’Aronofsky.

Un casting de choc
Russel Crowe (Gladiator) joue un Noé têtu et strict, mais mû par une forte conscience de son devoir. Il paraît s’endurcir à mesure que le film avance, horrifié et mis en doute par la mort des hommes qui l’entourent. Comme le texte biblique ne donne aucune indication sur les sentiments de Noé, on assiste ici aussi à une interprétation originale du personnage, bien loin de toutes les idées reçues.

Naameh, la femme de Noé, est brillamment interprétée par Jennifer Connely (Requiem for a dream avec Jared Leto, Un homme d’exception). Avec douceur et fougue, tantôt elle soutient son mari dans l’incroyable projet auquel il est appelé, tantôt elle s’oppose radicalement à ses prises de décisions incompréhensibles, notamment lorsqu’il projette d’assassiner ses futurs petits-enfants.

Le réalisateur a librement ajouté au scénario le personnage du sanguinaire Toubal-Caïn, l’un des descendants du premier meurtrier de l’Histoire «pour incarner la cruauté et la corruption.» Sans doute aussi pour offrir un ennemi au super-héros du blockbuster américain car sans Toubal-Caïn, l’épopée de Noé se serait plus apparentée à un conte pour enfants qu’à une aventure spectaculaire. Pour faire face à la carrure de Russel Crowe, Aronofsky a choisi Ray Winstone, connu pour ses rôles dans Les Infiltrés et Hugo Cabret.

Anthony Hopkins (Le Silence des agneaux et, plus récemment, Thor) remplit bien le rôle de Mathusalem, le grand-père de Noé et l’homme le plus âgé du monde. Les attentes pour trouver l’acteur qui y répondrait étaient immenses. «Il fallait quelqu’un de sage, digne de confiance, au regard pétillant de malice.» Pour créer le profil de ce personnage, Aronofsky s’est appuyé sur une légende juive : elle raconte que Mathusalem possédait une épée sur laquelle étaient gravés les nombreux noms de Dieu, et qu’avec elle il terrassa 10 000 démons. «Nous avons voulu que notre Mathusalem incarne ce type de puissance», explique Aronofsky.

Le rôle de Cham est extrêmement bien endossé par Logan Lerman. Si son nom n’est pas très connu, il s’est toutefois déjà fait remarquer dans dans de nombreux films, dont Percy Jackson, L’Effet papillon (avec Ashton Kutcher) ou encore Le Nombre 23 (avec Jim Carrey). «Une totale découverte» pour Aronofsky, au même titre que Douglas Booth, qui interprète Sem, le grand frère de Cham. Enfin, le réalisateur ne prévoyait pas du tout d’accorder le rôle de Ila à Emma Watson (Harry Potter). Finalement il l’a trouvée «très intéressante» lors du casting. Et il est vrai qu’elle a su se montrer à la hauteur lors de nombreuses scènes.

Après une bonne adaptation cinématographique, nombreux sont les spectateurs tentés de lire le roman dont le film est tiré. Tenant sur quelques pages, pas d’hésitation pour le récit de Noé: c’est moins long à parcourir qu’un tome de Harry Potter.

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